vendredi 4 janvier 2013

Diversité : «Les contes traditionnels sont une horreur»

En Espagne, de petites maisons d’édition rompent avec la tradition en publiant des histoires pour enfants avec des personnages homosexuels.

De nouvelles références pour les nouvelles générations.

Une petite fille qui a mis la main sur un crayon magique grâce auquel tout ce qu’elle dessine devient réalité, et une princesse que son père veut marier à quelqu’un qui n’est pas son grand amour : telles sont les héroïnes des premiers contes publiés par Nube Ocho, une nouvelle maison d’édition.
Qu’ont-elles de particulier ? Eh bien, la petite fille a deux papas et la princesse n’est pas amoureuse d’un fringant jeune homme, mais d’une courageuse étrangère.
« Ce sont les livres que notre génération n’a pas pu lire », explique Luis Amavisca, le fondateur de cette petite maison qui vient de faire paraître El lapicero mágico et La princesa Li, en collaboration avec Egales, un éditeur qui depuis vingt ans publie des ouvrages en rapport avec l’homosexualité. Nube Ocho rejoint ainsi d’autres petites maisons d’édition comme A Fortiori et Topka, qui, depuis une dizaine d’années, s’efforcent de pallier l’absence de références littéraires pour des familles de plus en plus nombreuses à sortir du schéma traditionnel, que ce soit par l’orientation sexuelle des parents ou parce qu’elles vivent le divorce, l’adoption, le handicap ou l’immigration.

Des ouvrages pour tous les publics

Luis Amavisca, un artiste plasticien qui s’est lancé dans l’édition et l’écriture, tient à préciser que ses ouvrages ne s’adressent pas seulement à la communauté LGBT (lesbienne, gay, bisexuelle et transsexuelle) « mais aussi, et peut-être plus encore, aux hétérosexuels ». « Bien des adultes auraient intérêt à les lire pour remettre en question leur propre éducation et mieux se préparer à aborder le sujet avec les nouvelles générations », estime-t-il.
« Il y a une volonté marquée de faire entrer dans la littérature jeunesse des sujets qui sont déjà une réalité dans la rue et à l’école », souligne Victoria Fernández, directrice de la revue spécialisée Clij, qui rappelle les deux premiers titres du genre publiés en Espagne, Oliver Button es una nena (1979, sorte d’ancêtre de Billy Elliot [paru en français sous le titre Olivier Bouton est une poule mouillée]) et El príncipe Ceniciento (1998 [Cendrillon au masculin, paru en français sous le titre Le Prince Gringalet]).

Productions originales

A la différence des poids lourds de l’édition, qui le plus souvent font traduire en espagnol des livres qui ont fait un tabac aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, les petites maisons cherchent à se faire une place en publiant des productions originales, contenant parfois des textes des éditeurs eux-mêmes, et agrémentées d’illustrations soignées.
Les tirages sont faibles, et ces éditeurs ont trouvé en Internet leur meilleur allié. S’ils sont bien distribués dans les supermarchés de la culture et dans les petites librairies, ils peinent à obtenir de bons emplacements. Pour ce faire, il leur faut absolument nouer une relation privilégiée avec les libraires spécialisés afin de leur expliquer la philosophie qui sous-tend ces contes et de les convaincre de leur intérêt.
« Il y a un marché, il y a des auteurs, mais les éditeurs regardent ailleurs et ne prennent de risque que quand le livre a déjà eu du succès dans un autre pays », affirme Lucía Moreno, la créatrice de Topka, qui a publié depuis 2006 seize contes, tous bilingues anglais-espagnol, comme d’ailleurs les deux premiers de Nube Ocho. Le plus vendu, El amor de todos los colores [« L’amour de toutes les couleurs »], tiré à 2.500 exemplaires, est en passe d’être épuisé.

« Les contes traditionnels sont une horreur »

A Fortiori, née deux ans plus tôt, a déjà fait paraître quatorze contes et trois volumes de poésie, « pour toutes les familles, y compris celles qui ne sont pas défendues par les évêques », explique sa fondatrice, Natividad de la Puerta. Docteur en histoire économique et « agitatrice culturelle », l’éditrice raconte que ses livres sont nés de la volonté d’offrir à ses petits-enfants des contes d’un autre genre, qui promeuvent le respect de la diversité. « Les contes traditionnels sont une horreur. Franchement, quelles sont les valeurs prônées par Hansel et Gretel ? Les deux héros sont des imbéciles, excusez-moi, et en plus à la fin ils tuent la sorcière et la volent », plaisante-t-elle.
Tout comme cette petite maison d’édition « kamikaze », comme la qualifie Natividad de la Puerta, Nube Ocho et Topka sont nées des préoccupations personnelles de ses fondateurs, qui ne trouvaient pas ce qu’ils cherchaient en Espagne : Lucía Moreno, en tant que maman lesbienne d’enfants adoptés et handicapés, et Luis Amavisca, qui a vu les neveux de son mari libanais l’accepter sans a priori, malgré les tabous qui pèsent sur l’homosexualité dans ce pays du Moyen-Orient.
Les trois éditeurs s’accordent tous à dire que dans leurs livres la diversité, qu’elle soit sexuelle, raciale ou autre, est certes une caractéristique des personnages, mais ne constitue pas le moteur du récit ni le motif du conflit. « Nous voulons faire des livres amusants, qui plaisent aux enfants et qui transmettent les valeurs que nous défendons », insiste Lucía Moreno. Comme dit Natividad de la Puerta, « les mentalités changent, il faut donner aux enfants la possibilité de lire autre chose ».

(Cecilia Jan, El País)

source

(ndlr. il faudra bien, un jour, que tous ces salauds paient !)

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